Pelé, un mythe invisible

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Vous me croirez, ou pas, mais j’ai pensé à Pelé hier, environ deux heures avant l’annonce de sa mort à l’âge de 82 ans. Pas en raison des rumeurs tenaces qui couraient depuis plusieurs jours sur sa santé vacillante, mais en lisant des articles annonçant l’arrivée d’Endrick, la nouvelle pépite brésilienne, au Real Madrid, mon club favori. Endrick a 16 ans et une bouille toute ronde qui m’a rappelé celle de Pelé à son âge. Je me suis dit que si le talent de ce gamin se confirme, il allait peut-être accompagner les vingt prochaines années de ma vie de supporter des Merengue. Que j’allais tout savoir de lui, puisqu’une vie de joueur de foot, aujourd’hui, implique une forme de transparence obligatoire, à défaut d’être complète.

Chaque star se doit d’embarquer, surtout grâce aux réseaux sociaux, ses fans presque minute par minute dans sa vie : à l’entraînement, chez lui, pendant ses vacances, avec ses sponsors. En match, chaque action est disséquée, chaque performance est traduite en statistiques toujours plus pointues, la moindre faiblesse physique est analysée. D’Endrick, comme d’autres supporters avec Kylian Mbappé, ou avant avec Cristiano Ronaldo (le joueur de la génération précédente à avoir le premier poussé au maximum la mise en scène de sa vie), je vais tout connaître.

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Concarneau-Versailles

De Pelé, je ne connaissais presque rien, ou si peu. Il restera un mythe invisible, ou presque. Si je suis capable de regarder un Concarneau-Versailles (en entier), je n’ai jamais vu un match complet de Pelé. Il reste le joueur d’un autre monde, celui où, en 1958, un foyer français sur dix avait la télévision. Son sacre suprême, lors de la Coupe du Monde de 1970 au Mexique, est celui des premières images en couleur. De cette épopée reste une scène légendaire, lors d’un match contre l’Uruguay : lancé par Tostao, Pelé mystifie le gardien adverse en réalisant un grand pont sans toucher le ballon, qu’il récupère ensuite avant de frapper, mais le ballon file quelques centimètres à droite du poteau. En découvrant cette scène, quelques années plus tard, je me souviens m’être dit qu’un joueur hors-norme consistait à faire parler de lui autant pour ses buts que pour des actions de génie qui n’avaient pas abouti.

Le jeu sans ballon existait, et c’était une sacrée découverte pour un gamin d’une dizaine d’années qui attendait le match du samedi comme la messe.

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Mais comment alors être convaincu, sans avoir rien vu ou presque, que Pelé est le « roi » ? Ces derniers jours, une petite vidéo qui a tourné sur les réseaux sociaux m’a apporté la réponse. On y voit Zidane, Maradona, Cruyff, entre autres, réaliser des gestes fous. Puis, grâce à quelques images, parfois en noir et blanc, on découvre qu’ils imitaient, au geste près, une action déjà exécutée par Pelé des décennies plus tôt. Un dribble, un contrôle, une double accélération, une frappe : toute la gamme des gestes prodigieux avait déjà été inventée par Pelé. J’ai mieux compris pourquoi les observateurs qui ont eu la chance de le voir jouer parlent ce matin d’un joueur qui a inventé le football moderne. Il fallait que sa vie touche à la fin pour remettre en lumière son génie, pour me faire comprendre combien Pelé a relié deux mondes du football, celui du XXe siècle et du XXIe siècle.

Il n’a jamais joué eu Europe

Mais bien d’autres anecdotes racontent la nostalgie d’un foot d’avant, celui qu’Endrick ne vivra plus jamais. D’un foot avec moins d’argent, moins de pression, moins de sponsors, moins de médias. Pelé, par exemple, n’a jamais joué eu Europe. Il a pu construire sa carrière sans devoir impérativement faire son trou dans un des quatre ou cinq clubs les plus riches du monde qui, depuis des décennies, sont toujours européens. Attention, il ne s’agit pas de pêcher par naïveté : à la fin de sa vie professionnelle, Pelé a servi de caution, grassement rémunérée, à une tentative de lancement du foot aux Etats-Unis, et il n’a jamais caché qu’il était un homme d’argent. Mais l’essentiel de sa carrière s’est bâti librement, dans son club de Santos et, bien sûr, au sein de l’équipe du Brésil.

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Endrick ne vivra jamais, non plus, la folie qui a entouré la frappe d’un penalty de Pelé, en 1969, au stade Maracana, à Rio de Janeiro. Puisqu’il s’agissait du millième but de sa carrière, des dizaines de « radio-reporters » avaient envahi le terrain juste après que le ballon a touché les filets, entraînant l’interruption du match pendant trente minutes. Imagine-t-on des journalistes de beIN Sports, TF1 ou Canal + vivre un tel moment, eux qui, au Qatar, étaient parqués dans des tribunes à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de la pelouse ? Ce serait si joyeux, pourtant.

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L’époque de Pelé pouvait aussi être cruelle, ou peut-être était-elle plus juste, en tout cas sur le plan sportif. En 1958, alors que se profilait la Coupe du Monde en Suède, le sélectionneur brésilien avait d’abord choisi une quarantaine de joueurs, avant d’entamer une série de matchs amicaux. A l’issue de chaque rencontre, il éliminait trois ou quatre joueurs, jusqu’à n’en garder que vingt-deux qui triompheront dans le nord de l’Europe. Comment imaginer une telle dramaturgie aujourd’hui ? Mais ne serait-elle pas magnifique ?

Je suis mal né pour avoir suivi la carrière de footballeur de Pelé. Je n’ai vu que sa vie d’ambassadeur de lui-même – d’ailleurs, je me suis souvent dit que cela avait dû être long d’incarner un souvenir, même légendaire, pendant une quarantaine d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour essayer de comprendre pourquoi Pelé fut pendant si longtemps « le roi ».





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