quand Paul Gascoigne enivre Wembley

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Dans l’infime proportion de buts que l’amateur de football garde imprimés quelque part, certains valent par l’esthétique, d’autres par leur importance, de plus rares par la célébration du buteur. Le but de Paul Gascoigne, le 15 juin 1996 au stade de Wembley, réunit ces trois caractéristiques.

Paul Gascoigne ne fut jamais le joueur que ses fulgurances promettaient, mais une icône, assurément. Celle, en 1996, d’une Angleterre galvanisée par la britpop, qui découvre le jeune Tony Blair et s’enthousiasme pour l’Euro à domicile et sa sélection rajeunie, après deux étés cauchemardesques (un but en trois matchs et zéro victoire à l’Euro 1992, non qualifiée pour la Coupe du monde 1994). C’est un mois de juin où le « football revient à la maison », comme le chantent, avec une bonne dose d’autodérision patriotique, les Liverpuldiens de Lightning Seeds.

Gascoigne incarne le fantasme du retour des Three Lions, le surnom de l’équipe d’Angleterre. Le royaume connaît son génie intermittent, avec son ventre de joueur de district et son penchant pour la bouteille, mais cette saison-là, rapatrié aux Glasgow Rangers après trois saisons passées à la Lazio de Rome, il s’est éclaté comme à l’époque de Tottenham. « Gazza », son double dépressif, alcoolique et accro aux stupéfiants, a déjà pris le dessus sur Gascoigne, mais ce que l’on en voit sur les terrains écossais fait oublier le reste.

Le fauteuil de dentiste du China Jump

A quelques semaines du début de l’Euro 1996, l’Angleterre s’est souvenue que ses idoles footballistiques étaient souvent accoudées au comptoir. Des images d’une soirée d’ivresse à Hongkong, où la sélection de Terry Venables préparait l’Euro, ont fuité dans la presse : allongés dans un fauteuil de dentiste, Paul Ince, Robbie Fowler ou Paul Gascoigne – who else ? – avalent sans trembler les gorgées de tequila administrées par le barman du club China Jump. Gascoigne semble le plus atteint par le traitement. Le tabloïd Daily Mirror réclame son éviction de la sélection.

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Plutôt que d’achever une équipe en mal de confiance sur le terrain, les violentes critiques soudent l’effectif, diront des années plus tard Paul Ince ou Tony Adams. Après un match nul (1-1) contre la Suisse se présente l’Ecosse, pour ce qui constitue la première rencontre dans une grande compétition entre les deux sélections – elles qui disputèrent en 1872 le premier match international de l’histoire.

L’occasion est grandiose, le décor aussi : Wembley. Le soleil s’est même invité, ce samedi après-midi. Gascoigne a traversé le premier match comme une ombre. Terry Venables, qui sait le prendre mieux que individu, l’a sorti avant la fin, jugeant que son joueur avait la tête ailleurs. Gascoigne racontera vingt ans plus tard que, la veille du match contre l’Ecosse, il s’était rendu dans la chambre de Venables pour savoir s’il jouerait. Après l’avoir longtemps fait marcher, le sélectionneur l’avait renvoyé dormir, car le lendemain il serait bien titulaire.

Une souffrance et un éclair

Le match, certes engagé, est une souffrance pour les yeux. Gascoigne, qui entend parler de cette rencontre depuis des mois dans le vestiaire des Rangers, survit miraculeusement à une première période fantomatique (0-0 à la pause). Avec ses cheveux peroxydés, son teint rougeaud au soleil et son maillot moulant, il incarne plus l’Anglais échoué sur une terrasse de Marbella que l’espoir d’une nation.

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Venables, pourtant, s’accroche. Le défenseur Stuart Pearce explique pourquoi : « Gascoigne était notre talisman, le seul gars dont on pensait que, dans un bon jour, il pouvait sortir un match de classe mondiale et le gagner à lui seul. Sa chance, c’est que l’entraîneur savait parfaitement le gérer. »

Alan Shearer ouvre le score à la 53e minute. Vingt minutes plus tard, sur une faute grossière, l’Ecosse tient l’égalisation au bout du pied de son capitaine, Gary McAllister, mais David Seaman repousse le penalty. La minute suivante se vit sans commentaire, depuis le long dégagement, à l’anglaise, du gardien au catogan, jusqu’à l’éruption de Wembley après l’action géniale de Paul Gascoigne. Les cris du public scandent l’action, de la subtile passe en une touche de Darren Anderton au lob de Gascoigne sur l’Ecossais Colin Hendry, puis cette reprise de volée pure, pas spécialement bien placée, mais trop puissante pour le gardien Andy Goram, son partenaire de club.

Tourte et gourde

« Cela ne s’apprend pas, c’est de l’instinct pur », décrira Gascoigne au magazine FourFourTwo. « Je n’oublierai jamais ce qu’a fait Gazza quand il s’est relevé, raconte Teddy Sheringham au Daily Mirror. Il a demandé à Goram pourquoi il avait pris la peine de plonger ! Et puis il a dit : “Il est où Hendry ? Parti me chercher une pie (tourte) ?” »

L’image qui reste du but n’est pourtant pas la frappe, ni le lob génial de Gascoigne, mais la célébration qui a suivi, derrière la ligne de touche. Gazza, hurlant les bras en croix, est d’abord enseveli par une mêlée anglaise, gueule ouverte. Alan Shearer saisit la gourde du gardien écossais et asperge la bouche de Gascoigne, rejouant la scène de la chaise de dentiste. Comme une façon pour le joueur d’assumer ses excès et de renvoyer la presse tabloïd à ses insultes.

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Message bien reçu par le Daily Mirror, qui titrera son éditorial : « M. Paul Gascoigne : nos excuses » et écrira que « si Gazza a pu être décrit comme un imbécile gras, alcoolisé et grossier », il est en réalité « un magicien du football ».

Et de la taquinerie, aussi : à leur retour à l’entraînement, en juillet, les joueurs des Glasgow Rangers découvrent, placardés dans les vestiaires, des dizaines de journaux reproduisant le but et la célébration de Paul Gascoigne. Peu importe que, trois matchs plus tard, l’Angleterre ait raté l’occasion d’une finale à domicile, une fois de plus lors d’une séance de tirs au but, une fois de plus face à l’Allemagne.

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